Sarayaku 2017

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Lettre d’information 19/2017 – 23.11.2017
 

Madame la Conseillère communale,

Monsieur le Conseiller communal,

Monsieur le chef de groupe du CPAS,

Madame la Responsable de la Commission Nord-Sud de la Commune d’Ans,

Madame la Présidente de Sarayaku,

Mesdames les Dirigeantes,

Madame la Coordinatrice de projets,

Mesdames et Messieurs les enseignants,

Chers élèves,

 

C’est avec un immense plaisir que nous accueillons aujourd’hui à l’Athénée royal d’Ans une délégation féminine du peuple kichwa de Sarayaku.

Grâce aux asbl liégeoises Identité Amérique Indienne, Casa Nicaragua et Barricade notre Athénée a la chance de recevoir pour la seconde fois des dirigeantes de Sarayaku. Je parle de chance car, lors de leur passage en Europe à l’occasion de la COP 23 et de leur tournée des « ambassadrices de le Terre-Mère », l’écrasante majorité de nos compatriotes européens n’auront pas l’occasion de cette rencontre. Nous faisons partie des rares privilégiés qui peuvent mettre des visages sur des enjeux comme la lutte contre la déforestation et la préservation de la biodiversité en Amazonie, l’un de ses réservoirs les plus riches.

Du fond du cœur, bienvenue donc à nos visiteuses kichwas. Des vedettes nous font écarquiller les yeux dans des émissions comme Rendez-vous en Terre Inconnue. Sous des tentes, des yourtes ou dans des huttes, ces stars de notre monde moderne semblent toujours submergées par l’émotion. D’un coup, loin de leurs écrans ou de leur smartphone, ils se reconnectent à l’essentiel. Ils côtoient pour quelques jours des gens qui vivent en prise plus directe que nous avec la nature. Des familles qui, pour la plupart, vivent ou survivent de cette nature. Dans notre monde à nous, nous la voyons tellement peu qu’il nous est difficile de nous rendre compte au quotidien combien nous la malmenons.

En mars 2015, nos élèves décident de créer une exposition qui s’est enrichie au fil des ans. La parcourir nous fait toucher du doigt une réalité : nous, Européens, nous sommes éloignés de cette terre qui nous nourrit. Nous ne la voyons plus entre le béton et le bitume, depuis les couloirs de nos autoroutes. Du coup, nous ne réalisons plus vraiment ce qui lui arrive. Sauf via l’écran de nos télés. Qui sait encore qu’il y a quelques siècles, notre continent était recouvert d’une forêt primaire comme l’Amérique du Sud ? Pas aussi luxuriante que celle d’Amazonie, certes. Mais où les femmes et les hommes vivaient aussi en petits noyaux d’habitat sur des modèles sociaux comparables à celui de nos amis kichwas.

Au cours des siècles nos ancêtres se sont fait des ampoules pour se « libérer » de tous ces arbres qui prenaient trop de place, qui entravaient le développement économique. A la main, ça a pris des siècles pour anéantir notre forêt primaire : il fallait cultiver, faire pâturer le bétail, chauffer les villes, puis faire fondre des métaux ou faire tourner des machines à vapeur. En comparaison, la mécanisation change la donne pour l’Amazonie. Les bulldozers et les tronçonneuses sont plus rapides que les haches. On va 200 fois plus vite pour raser les arbres ! Depuis que nous sommes entrés dans cette salle, quelques terrains de football ont été défrichés en Amérique du Sud.

Malheureusement pour nos invités, l’Equateur détient le record mondial de déforestation. Chaque année, le pays perd près de 2 % de ses forêts. Pas besoin de sortir sa calculette : les experts prévoient que l’Equateur n’aura plus de forêt en 2070… Pour vous donner une idée, chers élèves, ce sera environ le moment où vous prendrez votre pension… et devrez expliquer à vos petits-enfants que vous avez encore connu l’époque où vivaient les jaguars, les iguanes, les chauves-souris vampires, les tapirs, les ouistitis et les singes capucins ou encore les paresseux.

Avec leur projet Frontière de Vie, j’espère que nos amis de Sarayaku nous aideront à prendre conscience que nous ne pouvons pas laisser les choses empirer. Vous avez su agir avec bien moins de moyens à votre disposition que nous. En vous accueillant, nous espérons contribuer modestement à la préservation de votre environnement de vie qui, en plus de la disparition des arbres, est menacé par nos appétits de pétrole. Vous plantez de vastes cercles d’arbres à fleurs autour de vos territoires pour les protéger symboliquement. Nous ? Nous sommes tellement bien éloignés de la nature que nous faisons ce que nous pouvons en profitant de ce mois de novembre pour planter des arbres gratuits dans nos jardins. Eh oui, chez nous, tout le monde achète son petit bout de terre et notre modèle économique veut qu’on achète aussi la terre des autres peuples… quand on paye. On pourrait vous expliquer cela mais vous en avez déjà compris les conséquences à Sarayaku.

Nous, vous expliquer quelque chose ? C’est ce qui s’appelle inverser les rôles. Bien entendu, en vous accueillant, nous espérons pouvoir vous aider d’une manière ou d’une autre. Mais nous avons bien plus à vous demander à vous. Nous commençons seulement à nous rendre compte que nous détruisons notre avenir en pompant les ressources de la terre. Mais nous n’arrivons pas à freiner nos appétits destructeurs. Nous pourrions pourtant, même à notre humble niveau, faire changer les choses en adoptant des comportements et des habitudes de vie et de consommation éco-responsables.

Nous avons perdu la recette du respect de la nature. Vu d’ici, vous semblez la connaître encore. Nous vous serions reconnaissants de nous la transmettre. J’imagine que vous nous parlerez comme Don Sabino, le vénérable représentant yachak de la communauté de Kichwa. J’invite Sophie à être le témoin de ce vénérable chaman :

« Nous sommes responsables de ce que la nature nous procure. Pour vivre en harmonie avec elle, nous devons l’utiliser rationnellement, Tout ce qui existe dans l’humanité a une raison d’exister, les ressources naturelles ne sont pas une exception, le pétrole n’est pas une exception. Pour beaucoup d’individus, ce que je dis pourrait sonner poétique et irréel, pourtant, ce que je dis est réel comme la vie même. La nature a une vie propre, les fleuves, les lacs, les montagnes, les arbres et tout ce qui existe dans la nature a une vie propre. Attenter contre eux signifie occasionner imprudemment un déséquilibre irréversible. Les désastres naturels restent pour beaucoup inexplicables, nous les entendons comme la protestation de la Mère Nature voulant se faire entendre. En 80 ans de vie, j’ai vu beaucoup de transformations, la nature que nous défendons aujourd’hui n’est déjà plus ce qu’elle était avant l’entrée de la compagnie Shell. Notre nature s’est détériorée. Avec douleur nous avons observé l’extinction de beaucoup d’espèces, dans les lacs, nous rencontrons morts les grands anacondas, les dauphins, les loups d’eau douce, les caïmans. Peu à peu les êtres des fleuves et des montagnes ont cherché refuge, se sont soignés car la Mère Nature peut rétablir tout mais avec beaucoup de temps. A vous tous, je vous demande instamment d’aider à préserver l’humanité en respectant la terre et la Mère Nature. Si chaque individu s’y met, la vie continuera. »

Sarayaku ? Sarayaquoi ? J’aimerais pouvoir dire Sara… Ya Ka. Y a qu’à voir et écouter. Y a qu’à se laisser guider, se laisser inspirer. Et puis, y a qu’à agir. Ça n’a rien d’impossible. Qui aurait cru que des Kichwas d’Amazonie viendraient un jour rencontrer des petits indigènes d’Ans ? Non seulement ils sont venus mais en plus nous avons eu la chance qu’ils soient revenus. Y a plus qu’à saisir la chance d’agir. Pour nous et pour vous, chers amis kichwas.

Je vous remercie de votre attention et avant de céder la parole à Madame Adams qui est à l’initiative de ce beau projet, je vous souhaite à tous, membres de la délégation kichwa, élèves et professeurs, une matinée riche en échanges et en découverte.

 

Madame Isabelle Mertens,

Préfète des Etudes


Les autres éditions des Lettres d’information sont disponibles dans la rubrique Archives.


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Document mis à jour le 23.11.2017