Milena Michiko Flasar remporte le prix Euregio 2014-2015

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euregio2014-1Lettre d’information 22/2015 – 03.06.2015
 

C’est le premier roman de l’Autrichienne Milena Michiko Flasar, La cravate, qui a remporté le prix Euregio 2014-2015. Voici ce qu’en a pensé une des membres du jury ansois.

La cravate, Milena 道子 Flašar.


Il m’arrive souvent de me demander ce qui fait que je préfère un livre à un autre, ce qui m’empêche, par exemple, de m’accrocher à l’histoire de L’empreinte de l’ange de Nancy Huston alors que son style d’écriture me plaît. Qu’est-ce qui fait que je ne ressens aucune envie particulière de connaître la suite des événements ? Je me pose la même question lorsque j’apprécie un livre malgré ses imperfections. Pourquoi ces défauts ne me gênent-ils pas ? Comment se fait-il que je retarde systématiquement la lecture de La vie des abeilles de Maeterlinck, pourtant prix Nobel de littérature, tandis que je dévore la correspondance de Rimbaud et Verlaine, qui n’était à l’origine même pas destinée à la publication ? Ces préférences pourraient être dues à l’atmosphère qui émane de certains écrits… Ou peut-être s’agit-il de ce goût qu’on n’explique pas et qu’on ne discute pas ? Toujours est-il que j’ai aimé La cravate, le roman de Milena Michiko Flašar, j’ai aimé sa poésie et sa critique de la société japonaise, j’ai aimé sa douceur et son histoire improbable bien que tellement réaliste.

En effet, une histoire telle que celle-ci a peu de chances de se produire dans le monde réel. Au Japon, un salarī-man renvoyé de son entreprise ne fait pas semblant d’aller au travail. Un hikikomori ne s’aventure pas hors de sa chambre. Impossible pour ces deux personnes aux univers si opposés de se croiser. Cependant… Que se passe-t-il si le salarī-man, par amour pour sa femme, décide de jouer la comédie ? Et si le hikikomori, malgré tous ses efforts pour se retirer du monde, se sent attiré par l’extérieur ? Qu’advient-il s’ils s’assoient sur un même banc et qu’ils commencent à parler ? Impensable ?
Ohara Tetsu a promis à son épouse que son quotidien ne serait jamais bouleversé et qu’ils auraient une vie sans remous. Taguchi Hiro a vu son meilleur ami lui faire un signe de la main avant de se jeter volontairement sous une voiture. En dépit des différences qui les séparent, Ohara et Taguchi s’ouvrent l’un à l’autre et en viennent à s’avouer des choses qu’ils avaient jusque là gardées pour eux-mêmes. C’est la tristesse de ne pas avoir pu aimer un fils handicapé à la naissance pour le vieil homme. Ce sont les remords de ne pas avoir aidé une amie d’enfance persécutée à cause de son indigence pour son jeune compagnon. Des erreurs rendues irréparables par la fatalité de la mort. On ne peut se pardonner d’avoir ressenti un certain soulagement au moment où un problème cardiaque emporte son enfant, ni d’avoir été aveugle à la détresse d’une amie et de l’avoir laissée se donner la mort. Alors que les plaies sont mises à nues, l’amitié y dépose un baume de compréhension et d’écoute.

Les conversations de ces deux hommes qui n’ont plus de place dans leur société m’ont émue. J’ai même été relativement surprise de réaliser, après ma lecture que, au final, le livre ne contient aucune réelle action des protagonistes, si ce n’est celle de se rendre quotidiennement au parc pour s’y retrouver. J’ai aimé regarder ces deux vies s’entremêler et voir les souvenirs de Taguchi et Ohara s’imbriquer les uns dans les autres, avec beaucoup fluidité. Chose rare, je n’étais pas frustrée quand, après la fin d’un chapitre consacré à un personnage, son récit était interrompu par celui de l’autre. Chaque nouvelle page était un morceau d’existence qui me permettait petit à petit de reconstituer la vie des deux Japonais, tel un puzzle qui finit par se révéler être une fresque remplie de nuances et de nombreuses variétés de couleurs. La disparition soudaine d’Ohara à quelques lignes de la fin du roman, m’ a fait envisager le pire pour le dénouement. Un horizon gris et une tristesse difficilement surmontable, le désespoir de se trouver face à une écrasante fatalité, un ennemi qu’on ne peut combattre. Cependant, c’est tout l’inverse de mes prédictions qui se produit : La cravate s’achève sur un message d’espoir, la volonté de Taguchi Hiro de réapprendre cette chose qu’il s’était tant attelé à désapprendre : vivre.

L’écriture de Milena Michiko Flašar m’a décontenancée au premier abord car elle retranscrit avec une étrange exactitude le fil de la pensée. Ces idées qui éclosent en nous sans jamais s’épanouir sont des phrases abandonnées en leur milieu, ces mots qui nous taraudent sont plantés sans fioritures entre deux points. Comme lorsqu’on se retrouve dans son propre esprit, il suffit de très peu pour comprendre, la signification des phrases se trouve au-delà des mots qui les composent. Et le message qui nous est transmis, à nous, lecteurs, il nous parvient presque comme si nous l’avions pensé nous-mêmes. Le style de Milena Michiko Flašar crée, avec un minimum de mots, une atmosphère unique, poétique et réaliste, doucement dure.

Cependant, je ne peux que déplorer qu’un roman dont je ne dis que du bien soit loti d’un titre si peu attirant. Bien qu’on dise souvent qu’il ne faut jamais juger un livre à sa couverture, on ne peut nier qu’un aspect qui ne plaît pas rend réticent à entamer un ouvrage. Pour être honnête, j’ai failli ne pas lire La cravate. Le problème semble également se poser en néerlandais, où le livre prend pour titre Een bijna volmaakte vriendschap (une amitié presque parfaite). Les retours de jeunes néerlandophones l’ayant lu ont été identiques au mien de ce point de vue. Ne parlant pas allemand, je ne peux juger de la qualité du titre original Ich nannte ihn Krawatte (je l’ai appelé cravate). Il me semble toutefois plus représentatif de la relation qu’entretiennent Taguchi Hiro et Ohara Tetsu. Le premier protagoniste et narrateur, ne connaissant pas le nom du second, le nomme « la cravate », en référence au costume qu’il porte à chaque fois qu’ils se voient. Il est regrettable que les traducteurs n’aient pas songé à une appellation plus esthétique.

Je m’estime finalement très heureuse d’avoir ouvert La cravate en dépit de ma réserve toute liée au titre et à l’apparence. Et je l’ai été d’autant plus d’apprendre que ce roman a été désigné lauréat du Prix littéraire des Lycéens de l’Eurégio ce mercredi 25 mars 2015. Une récompense amplement méritée pour un roman qui m’a surprise par sa forme, attristée par son sombre portrait du Japon et émue par la beauté du lien qui se tisse entre ses personnages.

Line Duquesne

Fichier audio de la publication.

Source : Mademoiselle Line Duquesne
©photo Euregio-Schüler-Literaturpreis
 


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Document mis à jour le 03.06.2015